Une polémique aux retentissements mondiaux a rendu Hannah ARENDT (1906-1975)
célèbre dans le monde entier, même si ses travaux sur Les origines du
totalitarisme (1951) lui avaient ouvert les portes de l’Université et fait
d’elle une philosophe politique reconnue.
Pourtant, sa thèse de doctorat sur Le concept d’amour chez Saint Augustin indique que ses premières préoccupations ne sont pas politiques. La réalité la conduit cependant à s’y intéresser. Juive engagée contre le nazisme, elle est forcée de quitter l’Allemagne en 1933. Elle tente alors de construire sa vie en France mais finit internée, en tant que réfugiée politique, au camp de Gurs en 1940. L’exil pour les États-Unis est sa dernière chance pour échapper à la déportation. Durant toutes ces années, une question l’obsède : comment l’Allemagne, comme l’URSS, a-t-elle sombré dans le totalitarisme (terme qu’elle définit par des critères très précis) ? Et comment le génocide, planifié et rigoureusement organisé, de 5 millions de personnes, a-t-il été possible ?
ARENDT met en avant des causes multiples et imbriquées reposant sur
un même principe : le totalitarisme devient possible quand les individus se détournent
des partis politiques, des syndicats, des associations, s’excluant de la vie
publique mais aussi lorsqu’ils renoncent à toute prise de position personnelle,
originale. Ces individus, repliés sur eux-mêmes et cessant de penser, forment
alors une masse indistincte et passive que l’État totalitaire va soumettre par
la violence et la terreur.
Lorsqu’en 1960, le criminel de guerre Eichmann est arrêté en
Argentine pour être jugé en Israël, ARENDT demande au journal The New-Yorker
de couvrir pour lui le procès en échange d’une série d’articles. C’est un livre
entier qu’elle va rédiger, Eichmann à Jérusalem (1963), déclencheur du
scandale. Elle y développe la thèse de « la banalité du mal », remplaçant
la figure du monstre, habituellement associée aux génocidaires, par celle de
gens ordinaires qui, par paresse et intérêt égoïste, cessent de penser par
eux-mêmes, ignorent leur conscience morale mais appliquent des ordres absurdes
et criminels.
Si les historiens ont montré, depuis, que la philosophe s’est en
partie trompée, Eichmann étant loin d’être un simple suiveur zélé mais le
logisticien de l’extermination, ARENDT a raison sur le principe : plus les
individus s’abritent derrière l’argument de leur obéissance et se soumettent au
conformisme, plus ils risquent de se faire embrigader dans un mouvement de
nature totalitaire.
Au XXIème siècle, où internet évite à la planète entière de
penser en propageant des « idées » uniformes, des fake news,
des images truquées qui profitent forcément à quelques-uns, ceux qui savent
manipuler le public, le risque est accru. C’est pourquoi ces dernières années,
la philosophie d’ARENDT est de plus en plus popularisée et enseignée :
elle est éminemment d’actualité.
Un film
pour découvrir « l’affaire Eichmann » : Hannah Arendt,
Margarethe VON TROTTA, 2012.
Un livre
pour comprendre ce que la lecture d’ARENDT peut nous apporter au XXIème siècle :
Bérénice LEVET, Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt, éditions
de l’Observatoire, 2024.
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